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Culture Interview : Soro Solo « J’ai souvent fait l’objet d’intimidations, d’interpellation… »
Après avoir été présente sur la grille d’été de France Inter pendant trois saisons, en juillet et août du lundi au vendredi, l’émission « L’Afrique enchantée » est enfin programmée toute l’année, tous les dimanches, à une heure de grande écoute. Quelles sont les nouveautés pour ce grand rendez-vous ? « L’Afrique enchantée » hebdo reste « L’Afrique enchantée » quotidienne. Il est difficile de dire ce qui va changer. Nous allons toujours parler de l’Afrique en s’appuyant sur le journalisme musical, qui est une tradition artistique sur le continent. Les musiques racontent le peuple, les événements, l’actualité, l’histoire, l’avenir. Ce qui va être nouveau pour l’émission hebdomadaire, c’est que nous allons regarder en permanence l’actualité qui se déroule sur le continent, qu’elle soit politique, sociale, culturelle… Elle nous servira de prétexte pour raconter certains aspects de tel ou tel pays, de telle ou telle pratique, habitude, nouveauté… Nous allons être beaucoup plus à l’écoute de l’Afrique d’aujourd’hui. Toujours en explorant un thème par émission, et toujours sur le mode de la conversation. Pour vous, je crois que le micro remonte à quelques années… Oh la la… Ici, il ne faut pas remonter aux sources sinon cela nous vieillit ! Pour être clair, ça fait trente ans. Je n’ai jamais rien fait d’autre. Après le lycée, j’ai passé le concours d’entrée du studio école de la RTI [Radio Télévision Ivoirienne] à Abidjan. Puis j’ai fait des stages à Radio Côte d’Ivoire, la radio nationale. A la fin des années 1970, tout en étant stagiaire, j’avais déjà une émission en direct sur l’antenne. Je me décide alors à entrer à l’Institut National de l’Audiovisuel, en France. C’était en 1981-1982. Mais je n’avais qu’une envie, c’était de retourner au pays. Et la radio ? Vous l’écoutiez au village ? A Korogo, dans le nord de la Côte d’Ivoire, où je suis né, la radio est arrivée dans les années 1950. En posséder une, c’était un signe de réussite sociale, presque une manifestation de pouvoir. Et mon père en avait ramené une d’Abidjan. Les voisins venaient l’écouter à la maison. C’est exactement comme la télévision aujourd’hui dans les villages. Vous pouvez avoir plus de trente personnes autour d’un seul poste. J’étais fasciné par les actualités, les commentaires de matchs, la publicité, les avis, les communiqués… A l’époque, tout était en français et tout me passionnait. C’est là que la magie a opérée. Ma grand-mère m’avait même surnommé « Radio ». J’avais 12 ans. En 1983, vous rentrez donc à Abidjan, après quasiment trois années d’absence. Le paysage radiophonique a-t-il changé ? Oh oui ! L’ensemble du pays était entièrement couvert par la FM, à part quelques petites zones d’ombre. Mais surtout, on sentait que la société commençait à changer, notamment avec le développement des villes et l’apparition d’une culture urbaine qui venait rencontrer voire se plaquer sur le modèle traditionnel, dans des chocs parfois importants. Alors bien sûr, la radio commençait à être le reflet de tous ces changements. Comment vous les traduisez à la radio ? Ce nouvel univers m’interpelle : je veux être le témoin et le passeur de ces changements. Et la radio est le média parfait en Afrique pour les partager avec le plus grand nombre. Je commence par exemple à m’intéresser à un nouveau langage urbain inventé par les jeunes Ivoiriens, le nouchi. Nou, c’est le nez, et chi les poils, autrement dit la moustache. Ces jeunes fréquentaient les cinémas pour voir des westerns. Dans ces films, ils avaient remarqué que les méchants portaient très souvent la moustache. Par association, ceux qui commençaient à devenir des durs dans les quartiers étaient appelés nouchi. Et pour que personne ne puisse comprendre leurs petites affaires, ils ont commencé à inventer un vocabulaire avec des mots fabriqués à partir du baoulé, du dioula, du français ; de l’anglais… Vous voulez également être en quelque sorte l’interprète de ces mutations de la société ivoirienne… Oui. Je cherchais aussi un moyen de traduire toutes les frustrations, les souffrances de ces gens bousculés par ce nouvel univers urbain. En 1991, j’ai alors lancé « Le grognon », une émission toute simple, interactive, où je donnais la parole aux auditeurs. Ils pouvaient ainsi rendre compte en direct de leurs problèmes, des petites tracasseries administratives aux cas les dramatiques voire tragiques. Les politiques écoutaient aussi l’émission… Bien sûr. Mais « Le Grognon » était devenu tellement populaire, qu’il aurait été difficile de l’arrêter. J’ai souvent fait l’objet d’intimidations, d’interpellations, d’interrogatoires soutenus… En 1993, j’ai eu très peur lorsque j’ai été convoqué au commandement supérieur de la gendarmerie… Et bizarrement, pas un seul coup de matraque. En septembre 2002, la rébellion du nord prend les armes et tente de conquérir Abidjan. Que se passe-t-il à la radio ? Le 20 septembre au matin, en arrivant à la radio, je découvre une note de service qui affiche les noms des personnes « suspendues d’antenne jusqu’à réorganisation des services », dont le mien. Plus de 90 % des personnes figurant sur cette liste étaient originaires du nord du pays. En fait, la guerre n’était que la suite logique de tout ce qui s’était passé depuis la fin du règne d’Houphouët-Boigny : l’arrivée d’Henri Konan Bédié, la mise sur la touche d’Alassane Ouattara, le coup d’Etat du général Gueï, l’élection très trouble de Laurent Gbagbo… Et ce poison de l’ivoirité inoculé par Bédié, de l’ultranationalisme… Vous craigniez pour votre vie ? Tout à fait. Des membres de ma famille ont été enlevés et tués. Je profite alors d’une invitation pour l’assemblée générale d’Afrique en créations à Paris en janvier 2003 pour arriver en France. J’obtiens en novembre le statut de réfugié politique. Et un miracle s’est produit : j’ai été accueilli dans la famille de mon ami journaliste et « frère » Vladimir Cagnolari, qui m’ont couvert de tout l’amour possible. J’étais enfin sécurisé. C’est grâce à eux qu’aujourd’hui je suis sur France Inter.
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