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Culture
Musique :
Cesaria Evora,
à 20 ans
Comme en témoignent des photos inédites, la jeune Créole de Mindelo est belle, enjouée, et déjà saisie par le vague à l'âme insulaire. La voix est claire, fine. Les intonations, la justesse et le phrasé sont les mêmes qu'aujourd'hui. La base de son répertoire n'a pas changé : des compositions de B. Leza, T. Goy ou Morgadinho. De cette époque, on savait qu'il existait d'introuvables 45-tours, publiés par des entreprises locales, telle la Casa Joao Mimoso, et pressés en Allemagne, quatre titres partagés entre plusieurs interprètes. Le gros des bandes magnétiques dormait dans les placards de Radio Barlavento, puis de la Radio Nacional do Cabo-Verde (aujourd'hui RTC), qui a entrepris de conserver les témoignages de la période coloniale après l'indépendance, en 1975. Elles auraient été oubliées sans la mémoire vive de l'ingénieur du son de Radio Barlavento, Gustavo Albuquerque qui, quarante-cinq ans plus tard, alerta de leur existence José Da Silva, producteur franco-capverdien de Cesaria Evora. La qualité technique est bonne et les indications floues, notamment sur l'identité des musiciens. On y perçoit parfaitement les ambiances d'époque. Le Cap-Vert est sous la domination du Portugal du docteur Salazar (1889-1970), fondateur en 1933 de l'Estado Novo, le fascisme à la portugaise, déboulonné par la "révolution des oeillets" en 1974. Le turbulent Mindelo, port cosmopolite de l'île de Sao Vicente, garde l'empreinte des Anglais, qui y avaient établi au XIXe siècle des dépôts de charbon pour approvisionner les vapeurs en route pour les Amériques ou l'Afrique du Sud. Il y pleut peu, la pierre est ocre, les flots bleu outremer, la verdeur est rare. Le grand compositeur de morna, sorte de fado cap-verdien, B. Leza, vient de mourir (en 1958), rongé par l'alcool et la syphilis. DERRIÈRE UN RIDEAU Fille de Justino Da Cruz Evora, joueur de cavaquinho (petite guitare) et de violon, et de Dona Joana, cuisinière chez "les Blancs", la jeune Cesaria chante dans les bars depuis ses 14 ans. En 1958, elle découvre une nouvelle mode : la coladera, forme dansante, gaie, musique de variété et de carnaval. Guitariste et compositeur, Ti Goy, un joli métis en costume-cravate, prend la jeune fille sous son aile, l'emmène chanter à la radio ou à bord des bateaux portugais ancrés dans la baie. Cesaria Evora croit en son avenir. Mais elle n'a ni mari ni puissant protecteur. Ses compagnons de musique partent à Lisbonne, elle reste. Elle chante au Gremio, lieu de rendez-vous de la bonne société de Mindelo, cachée derrière un rideau - on ne montre pas les pauvres et les Noirs. Elle s'enfonce dans la misère. En 1975, les révolutionnaires du PAIGC préfèrent les musiques ancrées dans l'identité africaine, comme le funana, à la morna, assimilée à un fado fataliste. Les commerçants portugais ne sont plus là pour glisser leurs oboles dans les bars de Mindelo. Alors, de 1975 à 1984, Cesaria Evora se tait. S'enfonce dans la dépression et le malaise mental. Elle en sera sauvée en 1984 par l'OMCV, l'organisation de femmes du gouvernement marxiste, qui lui fait enregistrer un titre sur un album. Trois ans plus tard, à Lisbonne, elle rencontre José Da Silva, jeune employé de la SNCF française, Cap-Verdien né à Dakar, son heureux manager depuis vingt ans.
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