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Culture

Prix Nobel de la littérature

Le Clézio, un écrivain nomade rattrapé par les honneurs

 

L'auteur du «Procès-Verbal» et de «Désert» a été distingué par l'Académie suédoise, qui a salué «l'explorateur d'une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante».coeur-

Une haute silhouette. Une allure de grand Bédouin qui aurait troqué son burnous contre les jeans et la parka pour parcourir la planète d'un pas calme et rêveur. Des gestes parcimonieux. Un regard clair, presque trop intense. Une réserve, des silences qui lui donnent l'air farouche ou dédaigneux. Et puis, soudain, ses mots : quand il prend la parole, d'une voix grave et profonde, ils s'imposent avec la force du torrent. Sobres et calmes comme il l'est lui-même, ils peuvent atteindre la violence par l'effet de geyser.

J.M.G. Le Clézio. Trois initiales mystérieuses et un nom d'origine bretonne : il y a de la brume autour du personnage, sur la longue route parcourue depuis ses débuts. Mais une brume de sable, qui laisse irradier un soleil brûlant. Familière à tous ses lecteurs, une brume de Brocéliande corrigée par la lumière éblouissante du Mexique ou du Maroc.

L'écrivain a le goût des îles et des déserts, des espaces nus et des terres vierges. Ses personnages y passent plutôt qu'ils n'y résident, éternels errants, chercheurs d'or et nomades, conquistadors dépris de la Conquête pour tenter passionnément de trouver d'autres trésors : le sens, la vérité, l'amour peut-être.

Adam Pollo, Lalla, Maou et Geoffroy, Mondo, Juan Moguer ou Nassima : voici le cortège du prix Nobel, les héros fervents et fragiles d'une vaste et magnifique saga, qui s'ouvre sur un monde sans frontières. Promeneur infatigable, ce Niçois à vocation universelle a porté ses semelles de vent et son regard sur les cinq continents. D'Europe, où il est né, en Asie où plongent à l'île Maurice les racines de ses aïeux, en Amérique du Sud, où il a vécu parmi les Indiens Emberas et les descendants des Mayas, jusqu'en Afrique pour parcourir le désert avec son épouse Jémia, qui est d'origine marocaine, il a écrit Raga, pour dire son amour égal pour l'Océanie. L'œuvre embrasse le monde. Fraternelle et généreuse, elle refuse pour elle-même l'esprit d'exclusion, la fermeture ou le rejet des autres, qui sont aujourd'hui des modes de vie ou de pensée. Le Clézio est un écrivain aux bras tendus vers le large. C'est du moins ce qu'inspire chaque page de chacun de ses romans d'aventures. Aventures intérieures au moins autant que découvertes des plus lointains ailleurs.

Exilé de lui-même

Grand lecteur de Camus, l'auteur du Procès-Verbal, son premier livre, paru en 1963, s'est toujours affirmé comme un «étranger» dans notre monde occidental : le profit, le progrès, le confort ne font pas partie des valeurs qu'il cultive ; il en réfute les balises et les illusions à ses yeux dangereuses. Aussi son message - toute l'œuvre le revendique - prend-il aujourd'hui sa valeur prophétique. Il n'a jamais cessé de mettre en garde contre la consommation et le consumérisme pour prôner un univers où chaque mot, chaque geste seraient en accord avec le rythme du monde. Un univers harmonieux, solaire, où régnerait la paix, où les oiseaux pourraient chanter sans être interrompus par les fusils, les tambours ou les marteaux-piqueurs. D'où son amour pour les Indiens dont l'existence est une recherche d'accord cosmique.

Décor et splendeur d'une vie primitive, près de la mer, au pied des montagnes d'Afrique, dans les forêts du Yucatan, sur les plaines arides du Nouveau-Mexique : tous les livres de Le Clézio cherchent un sens perdu, comme si la vérité ne pouvait être trouvée qu'à l'autre bout du monde, dans les paysages intacts et chez les êtres simples, à l'abri de nos civilisations si lourdes et si envahissantes - est-il nécessaire de rappeler que l'écrivain déteste la colonisation, qu'elle soit française, anglaise ou belge, comme le mal suprême.

À la fois partout et nulle part chez lui, cet exilé de soi-même a toujours déplacé son centre d'un point de la planète à l'autre, ne se résolvant pas à préférer ou à choisir. C'est l'écrivain des fuites - par vocation un déraciné, un sans-abri aux dimensions de la planète, il préfère le hasard des voyages et des déplacements à la trop rassurante routine d'une patrie, surtout quand celle-ci déploie ses drapeaux, ses armes. Pour Le Clézio, seul le monde entier est à l'échelle d'une Terra amata.

On comprend mieux ainsi que la nostalgie soit un des moteurs de l'œuvre mais cette nostalgie - c'est l'originalité de l'écrivain - est toute entière tournée vers l'avenir, enrichie d'espoirs qu'un monde meilleur est toujours possible. Comme pour Romain Gary, dans sa quête désespérée d'une vérité plus belle, il y a chez Le Clézio une confiance presque naïve dans le genre humain et un amour profond, inentamable, pour les enfants, les femmes, les vieillards. Pour ces deux grands écrivains, ce sont les innocents, les faibles qui sauveront le monde. Lalla, la jeune fille de Désert, enfant des bidonvilles, exilée à Marseille où elle va connaître les turpitudes et l'enfer des hommes, Lalla qui est amoureuse d'El Ser - l'homme bleu qu'on nomme «le Secret» dans son pays - l'emporte à la fin. Son amour est sa victoire, dans cet inoubliable roman où le soleil et les ténèbres semblent se livrer bataille. Comme Adam Pollo, évadé de son asile psychiatrique, Lalla traverse toutes les épreuves avec un cœur pur.

Des mots révélateurs

Comme tous les écrivains, mais plus qu'aucun autre, Le Clézio a des mots fétiches, qui reviennent sans cesse sous sa plume, ce qui paraît assez normal de la part d'un auteur qui a donné tant de places aux ritournelles, aux chansons créoles, aux «sirandanes» comme on dit à l'île Maurice («Sirandane ? Sampek !»). Les lecteurs connaissent ces talismans, ces sésames, qui signent à eux seuls une œuvre subtile et profonde. «Cœur» en fait partie. C'est peut-être même le mot essentiel. Le premier mot d'une liste où pourraient s'inscrire, comme dans une incantation de sorcier africain ou vaudou, d'autres mots révélateurs - soleil, sable, lumière, terre, mer, feu, air, eau. Leur simplicité marque le lien avec la nature originelle, celle d'une Création encore intacte des mains de l'homme. L'œuvre est nourrie de ce mythe de la pureté ; elle en éprouve jusqu'à la souffrance la perte irrémédiable, due aux ravages de l'histoire. En témoignent ces deux grands livres, La Guerre en 1970 et Les Géants en 1973, fresques où l'on peut entendre la rumeur menaçante et dévastatrice des villes occidentales.

«Une aventure de terre, d'eau et d'air, où il n'y aurait que les animaux, les plantes et les enfants» : l'écrivain n'a pas d'autre ambition. Cette ambition est belle, elle est immense. Ce n'est donc peut-être pas un hasard, c'est même un signe ou un symbole que l'œuvre de Le Clézio qui prône non seulement la pureté, la vérité, mais l'humanité, soit couronnée aujourd'hui, à l'heure où s'effondre une bulle financière, fondée sur le mensonge et l'inhumanité.

 

Le Figaro

 

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Général Ibrahim Coulibaly IB
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