Show-biz
Tiken Jah :
« La situation est assez sensible en Côte d’Ivoire »
Invité
par le festival Sakifo, c'est sous le soleil de la Réunion que nous retrouvons
Tiken Jah Fakoly.
Quelques mois après la sortie de son album "L’Africain" et son retour en Côte
d’Ivoire, Tiken revient avec nous sur la situation politique de son pays, la
censure, l’Afrique...
Reggaefrance / Comment marche l’album ?
Tiken Jah Fakoly / Il
est disque d’or en France depuis mars. Je reviens du Canada et ça marche bien
aussi là-bas. Il paraît que les gens vendaient les tickets à 100 dollars
devant la salle. En Côte d’Ivoire, il a été bien accueilli, parce que ça parle
de la paix et de la réconciliation, mais on n’ose même pas demander combien on
vend, le distributeur lui-même (Showbiz) ne connaît pas les chiffres.
Tu passes dans toutes les radios, il n’y a pas eu de censure ?
Il n’y a pas de raison que je sois censuré. Tout le monde a envie que la
paix revienne.
Tu as été censuré en France en 2005, pour le morceau Quitte le pouvoir
après un bombardement et la mort de neuf soldats français en Côte d’Ivoire.
La maison de disque a reçu le coup de fil des radios partenaires. Elles
auraient reçu des appels du Quai d’Orsay leur disant de ne pas jouer Quitte
le pouvoir, pour « éviter de raviver la blessure ». Je pense qu’il n’y
avait pas de raison. Je n’ai pas fait de communiqué, j’ai réagi dans mes
interviews. Je suis habitué, vous savez. J’ai été censuré au Tchad, ou en
Guinée quand j’ai sorti Le Caméléon (le surnom du général putchiste
Ivoirien Guéi, au pouvoir en 1999, ndlr). Il y a un opposant qui était en
prison depuis quatre ans ; quand la diplomatie a échoué, j’ai fait la chanson,
qui a contribué à la libération de l’opposant. Pourtant, les radios étaient
interdites de jouer ce titre.
Tu penses
que ton personnage protestataire contribue à ta popularité ? Quand tu vois
Alpha Blondy
qui adoube l’élection de Gbagbo, ça te fait quoi ?
Je pense que je joue du
reggae. J’essaye d’être la voix des sans voix, comme Marley, de faire un
reggae qui éveille les consciences, qui éduque, qui met sa force au service de
ceux qui sont victimes d’injustices et d’inégalités. Les gens pensent que ce
combat doit être mené, et j’en suis fier. Le reggae a un rôle important, comme
il l’a joué en Jamaïque avec Marley, Tosh ou
Burning Spear.
Si ces trois-là avaient fait de la musique alimentaire, le reggae n’aurait pas
fait le tour du monde. Ce sont des gens qui ont gardé leur dignité, qui ont
utilisé cette musique qui est noble. Encore aujourd’hui elle est véhiculée
partout, même au Japon. Je les voyais en Jamaïque, tous ces Japonais dire « Jah
Rastafari ! » Maintenant, je ne suis pas là pour juger
Alpha Blondy.
Chacun d’entre nous sera jugé pour ses actes sur cette terre. Mais nous
n’avons pas le droit d’utiliser la musique des sans voix pour chanter pour des
riches comme Houphouët-Boigny, pas le droit d’utiliser le rôle que le peuple
nous a donné en achetant nos albums et en allant à nos concerts, de suivre les
hommes politiques, alors qu’ils s’attaquent à notre peuple.
Surtout en ce moment, les élections se profilent.
La situation est assez sensible en Côte d’ivoire. Les élections arrivent
le 30 novembre, et c’est très important parce que ce sont les premières
élections libres et transparentes. Depuis 1960, tous ceux qui ont été au
pouvoir se sont donnés les moyens d’éliminer leurs adversaires potentiels.
C’est la première fois qu’on donne la possibilité aux gens de s’exprimer. Et
nous, en tant que leaders d’opinion, nous nous devons de rester impartiaux. Je
voterai pour le candidat qui me semblera le plus respectueux envers le peuple,
qui va donner un programme qui ira dans le sens des besoins du peuple.
Maintenant, Tiken Jah n’a pas le droit de se rapprocher d’un candidat.
Alpha Blondy,
malheureusement, s’est rapproché aujourd’hui du président actuel de la
République de Côte d’Ivoire. Il a dit qu’il allait voter pour lui, mais bon,
ça n’engage que lui.
Tu vas pouvoir voter ?
Je suis au Mali, mais normalement je vais pouvoir voter. J’ai fait un
concert le 8 décembre à Abidjan et un autre le 19 à Bouaké, pour apporter ma
contribution à la réconciliation. Ca faisait cinq ans que je n’étais pas
revenu dans mon pays. Ca s’est très bien passé, il y avait des milliers de
personnes qui se sont déplacées pour le concert, c’était d’ailleurs très cher,
je l’ai appris après, à 3000 francs la place. C’était impressionnant. Il
paraît qu’il y avait 30 000 personnes, et j’en suis très fier.
Ca t’a
rappelé Bob Marley lors de son retour en Jamaïque, pour le One Love Peace
concert en 1978.
Ce n’était pas pour
copier Bob Marley, mais j’étais très heureux de voir la jeunesse de mon pays
m’accueillir de cette manière, malgré toutes les choses qui ont été dites sur
moi. Ceux qui sont au pouvoir ont dit que je n’étais pas menacé, que j’avais
inventé des choses, il y a même un grand artiste ivoirien qui tourne à
l’international qui a dit que c‘était pour me faire de la promo, alors que
j’ai un ami comédien qui a été
Assassiné
pour ses idées ! Je lui ai dédicacé mon studio au Mali le H.Camara. J’attends
de finir ma maison et je vais rentrer. Si je reviens dans mon pays, je ne veux
pas résider à l’hôtel, ni louer une maison.
Tu es aussi persona non grata au Sénégal.
Je suis un citoyen africain, je suis un panafricaniste, je pense que
l’avenir de l’Afrique est dans l’unité, donc je me sentais chez moi au
Sénégal. Quand je suis arrivé, il y avait une polémique sur la succession du
chef de l’Etat par rapport à son fils. J’ai donc dit que le Sénégal n’était
pas un royaume et qu’il n’était donc pas envisageable que quelqu’un puisse se
faire succéder par son fils. Ca a choqué certainement le gouvernement, donc
j’ai été officiellement interdit d’entrée et de sortie au Sénégal, bien qu’ils
aient attendu de me laisser partir. En fait, j’ai raté mon avion le matin et
je suis parti à 18h, alors que la décision a été annoncée au journal vers midi
(rires). Enfin, je pense que c’est le prix à payer. J’ai été interdit cinq ans
de mon propre pays et si je dois être interdit d’un autre pays parce que mes
idées sont différentes des dirigeants, je dis tant mieux.
Ca pourrait arriver en France ?
En France je ne crois pas. Il faut reconnaître ça à la France, j’ai
toujours pu m’y exprimer librement. La première tournée pour l’album
"L’Africain", j’ai fait passer mon opinion par rapport aux lois sur
l’immigration du gouvernement français, et j’ai demandé à Nicolas Sarkozy de
quitter le pouvoir tous les soirs. C’est ma manière de m’opposer à sa
politique d’immigration, qui est ingrate par rapport à l’Afrique, qui a été
présente auprès de la France pendant les guerres. L’Afrique francophone a été
colonisée et dirigée par la France, qui s’est approprié les richesses de ces
pays. Je ne comprends pas comment aujourd’hui on peut mettre en place une
politique qui jette les Africains dehors, alors que ces mêmes Africains ont
considéré la France comme leur pays. Ils ont combattu auprès de la France, on
leur a dit que leurs ancêtres étaient gaulois, et ils se sont battus avec
toute leur énergie. Leur dire aujourd’hui qu’ils n’ont pas le droit de venir
en France, je trouve ça très ingrat. C’était important de dénoncer ça et je
n’ai eu aucun problème.
Tu as des amis qui ont été reconduits à la frontière ?
Beaucoup. J’ai des amis qui ont été rapatriés, j’ai des connaissances
qu’on appelle des travailleurs sans-papiers. C’est un mot qui ne devrait pas
exister dans le pays des droits de l’homme, qui se permet de donner des leçons
à d’autres pays comme la Chine. Le mot travailleur sans-papiers, qui
« travaille » donc, qui paye des impôts, ça ne devrait pas exister en France.
Tu pourrais jouer à Pékin ?
On ne sait jamais, je pense que c’est important pour nous de faire passer
le message de l’Afrique, un continent qui mérite respect et considération. Ce
sont des hommes qui ont connu l’esclavage pendant 400 ans, qui ont été
colonisés et qui ont quand même gardé le sourire. Tous les peuples qui
viennent en Afrique sont reçus à bras ouverts et nous pensons que ces gens
méritent le respect.
Henri Guaino, conseiller spécial du Président, a déclaré que « l´homme
africain n´est pas assez entré dans l´Histoire. », une idée reprise dans le
discours de Dakar de Nicolas Sarkozy.
Ca prouve que l’histoire de l’Afrique n’est pas connue en Occident. Que
pour l’homme occidental, l’histoire de l’Afrique commence par l’esclavage et
la colonisation. Avant que le premier blanc foule le sol africain, il y avait
toute une civilisation en place. La première constitution ou du moins la
première charte des droits de l’homme a été rédigée au 13ème siècle par
Soundiata Keita, l’empereur mandingue. A cette époque, l’Europe était au Moyen
Age dans la barbarie totale. Nous souhaitons que notre histoire soit enseignée
à la jeunesse occidentale. Ce jour-là, le regard envers l’homme noir changera.
Source :
reggaefrance.com