Migration des enfants en Afrique de l’Ouest
Peut-on vraiment parler de trafic ?
Depuis
des années, des groupes de défense des droits de l’enfant se battent contre le
trafic des enfants en Afrique de l’Ouest. Aujourd’hui, à l’heure du lancement
d’un projet visant à mieux comprendre les migrations périlleuses des enfants à
travers l’Afrique de l’Ouest, certains de ces groupes se demandent dans quelle
mesure les enfants ont bénéficié des interventions de lutte contre le trafic.
L’initiative menée par le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF),
l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et les ONG Plan
International, Save the Children Sweden et Terre des Hommes, chiffrée à près
d’un million de dollars, vise à organiser des ateliers nationaux et régionaux
et des groupes de discussion en vue de rédiger en 2010 un rapport portant sur
les raisons expliquant les migrations régionales des enfants.
Olivier
Feneyrol, qui travaille pour Terre des Hommes, a expliqué à IRIN que blâmer
les trafiquants véreux pour l’exploitation des enfants n’était pas la bonne
solution.
Au terme «
trafic », absent des documents de planification du projet intitulé « Mobilité
des enfants et des jeunes en Afrique de l’Ouest », les partenaires à l’origine
de l’étude menée au Bénin, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, en Guinée et au
Togo préfèrent celui de « mobilité régionale ».
« Les
enfants migrent dans la région depuis des siècles, et travaillent depuis tout
aussi longtemps. C’est la réalité culturelle ici », a affirmé M. Feneyrol,
conseiller régional du bureau d’Afrique de l’Ouest de l’organisation à but non
lucratif Terre des Hommes.
« Certains
aspects de ce mouvement et ce travail sont dangereux. Depuis des années, nous
abordons ce problème sous la forme d’une lutte contre le trafic, mais cette
lutte n’a pas réellement bénéficié aux enfants. Nous avons décidé de ne plus
nous concentrer exclusivement sur le trafic, pour adopter une stratégie plus
globale dans laquelle la réalité que vivent les enfants est prise en
considération. »
Des groupes
de défense des droits de l’enfant et des organismes chargés de la mise en
application de la loi luttent contre une situation qu’ils n’ont pas
véritablement comprise, a estimé M. Feneyrol.
«
Connaissons-nous réellement les différentes formes de migration ? Qui sont les
intermédiaires ? De quelle façon ces voyages sont-ils financés ? Quelles
conditions les enfants laissent-ils derrière eux ? », a-t-il demandé. «
Pourquoi prennent-ils ces risques et que recherchent-ils ? Comment
pouvons-nous lutter contre un phénomène que nous ne comprenons pas
véritablement ? »
Victimes,
mais de quoi ?
D’après la
Convention des Nations Unies sur la criminalité transnationale organisée,
datée de 2000, le trafic est défini comme « le recrutement, le transport, le
transfert, l’hébergement ou l’accueil de personnes par la menace de recours ou
le recours la force ou à d’autres formes de contrainte (…) aux fins
d’exploitation ».
Bien que la
plupart des gouvernements d’Afrique de l’Ouest aient ratifié la convention de
2000 ainsi que quelques lois réprimant le trafic, les organisations de défense
des droits estiment que des centaines de milliers d’enfants continuent de
voyager dans des conditions précaires pour occuper des emplois risqués à
travers l’Afrique de l’Ouest.
Tous les
enfants ne sont pas victimes de la traite des personnes, a affirmé le
directeur de l’OIM, l’ambassadeur William Lacy Swing, lors de la conférence
sur les migrations qui s’est tenue à Dakar au mois de novembre. Au lieu de
cela, certains peuvent être des migrants économiques ou environnementaux, des
personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays ou des réfugiés.
Selon M.
Feneyrol, de Terre des Hommes, lorsque la définition du trafic s’applique à la
situation d’un enfant, les trafiquants ne constituent pas la racine du
problème : « brandir de façon quasi systématique la notion de trafic pour
expliquer la misère des enfants…ne nous a pas permis de mieux protéger la
majorité de ces enfants ».
Récidive
Des
milliers d’enfants migrants ne sont pas dénombrés, tandis que les enfants
rapatriés ne sont pas nécessairement victimes de la traite des personnes,
d’après lui. « Le simple fait qu’ils travaillent dans une carrière de pierre
au Nigeria ne signifie pas nécessairement qu’ils sont victimes de trafic.
Casser des pierres peut s’avérer moins épuisant et moins propice aux
maltraitances que les travaux agricoles qu’ils effectuaient dans leurs fermes,
au village ».
Il n’est
pas toujours dans l’intérêt des enfants de regagner leur domicile, a-t-il
affirmé. « Ils sont trop âgés pour aller à l’école. Ils sont issus de familles
nombreuses qui n’ont pas les moyens de les élever et il n’y a aucun moyen de
gagner sa vie là d’où ils viennent ; autant de raisons justifiant leur départ
».
M. Feneyrol
a ajouté que tant que les familles rurales vivraient dans des conditions
terribles, les enfants et leurs parents rechercheraient une situation
meilleure là où ils le pourraient. « Arrêter quelqu’un accusé de trafic ne
change rien. Cela ne permet pas traiter la cause fondamentale de la misère
économique qui a propulsé les enfants sur un parcours jalonné de dangers. Les
conventions internationales sont très peu utiles pour appréhender la réalité
sociologique et économique de l’Afrique de l’Ouest ».
Plus de 92
pour cent de la population vivant dans le nord du Togo, par exemple, a gagné
moins de 511 dollars en 2006, le montant nécessaire pour couvrir les besoins
fondamentaux, d’après le gouvernement.
Ami ou
ennemi ?
Pour M.
Feneyrol, les personnes diabolisées en tant que trafiquants pourraient être
formées à la protection des enfants au cours de leurs migrations parfois
périlleuses. « Ils sont les oncles, les voisins, les cousins de ces enfants.
Ils sont rarement, s’ils le sont jamais, les acteurs internationaux des
réseaux de criminalité organisée. Nous devons nous pencher plus sérieusement
sur le rôle que ces derniers peuvent jouer dans la protection des enfants
migrants ».
Cependant,
pour le directeur de CARE International, Phillipe Kodko Yodo, cela
équivaudrait à collaborer avec des criminels : « Ces personnes sont
responsables de la misère d’un nombre considérable d’enfants. Nous ne pouvons
pas faire la morale à de tels criminels, nous devons simplement les punir ».
Antonio
Mazzitelli, directeur de l’Office des Nations unies contre la drogue et le
crime (UNODC) pour l’Afrique de l’Ouest, – organisme faisant partie d’un
groupe de travail régional sur la lutte contre le trafic, au même titre que
les cinq collaborateurs du projet sur la mobilité – a affirmé que son bureau
était en faveur de l’étude de mobilité proposée, mais mettait en garde les
chercheurs contre un assouplissement de la position actuelle contre le trafic
ou le travail des enfants.
« Le droit
de migrer en toute liberté ou le droit qu’a une famille de gagner sa vie ne
doivent pas venir couvrir le trafic ou justifier le travail des enfants », a
précisé M. Mazzitelli. « Nous ne pouvons pas garder les bras croisés et
tolérer une situation simplement parce qu’elle relève de la norme sociale.
L’esclavage, l’excision féminine et le mariage des enfants, bien qu’illégaux,
ont été communément acceptés comme des "réalités culturelles et
sociologiques". Et le combat n’est pas terminé sur ces différents fronts. »
Les Nations
Unies ont adopté en 2003 un protocole visant à simplifier la poursuite
judiciaire des trafiquants d’être humains.
« Ce
protocole ne met pas un terme à la pauvreté rurale, un composant essentiel de
la lutte contre l’exploitation économique », a dit M. Mazzitelli, « pas plus
qu’il ne permettra d’enrayer la traite des personnes au cours des 10, voire
même des 20 prochaines années. Toutefois, nous ne pouvons pas relâcher notre
vigilance au bout de cinq ans. Si nous parvenons à sauver ne serait-ce qu’un
enfant du trafic, alors nos conventions, nos lois et nos efforts pour les
appliquer valent largement la peine ».
IRIN